Le 19 août

Son sourire en page people du quotidien local me saute au visage, le gros titre aussi : « A Lausanne, la nomination d’une femme au poste de guet de la Cathédrale provoque des remous au Conseil communal. » Et l’encart en bas de page : « Doit-on dire la guetteuse ? » Je parcours en diagonale l’interview de Madame Caroline Debief, directrice du Bureau de l’Egalité, spécialiste du langage épicène et je reviens au sourire.
Elle, la femme nommée, je la reconnais de suite et découvre son nom : Marie-Noëlle Perroud. Dorénavant, comme nombre de ses prédécesseurs depuis 600 ans, elle sera toutes les nuits au sommet du beffroi de la Cathédrale de Lausanne, de 22 à 2 heures du matin, pour crier que le temps passe à chaque heure sonnée.
J’aimerais lui rendre visite, très précisément le 19 août prochain. Le guet prend-il des vacances ? Je me renseignerai. C’est que nous avons fait connaissance un 19 août, un an jour pour jour après la mort de mon frère.

Ce jour-là, je m’étais réveillée trop tôt, alertée à 5 heures par un tocsin intime : « Lève-toi. C’est l’anniversaire de sa mort. C’était il y a un an. » Je ne savais diable pas quoi faire à la maison, si tôt debout et je ne voulais pas réveiller la famille. J’ai avalé un café noir et suis sortie pour déplier ma tristesse en marchant. Le jour se levait doux et beau.
A l’aube, la ville est vide. Nous ne vivons pas au rythme des grandes métropoles qui stridulent toute la nuit. Ici, la plupart des gens dorment le soir venu, nous sommes en province. Je n’ai donc croisé personne en montant l’escalier de bois qui mène à l’Esplanade de la Cathédrale. De là-haut, on a une vue héroïque sur les monts et le lac, c’est l’endroit idéal pour affronter une attaque de chagrin face à la beauté des choses.

Arrivée au bout des marches de bois, je suis stoppée par une voix éraillée  : « Tiens, tu tombes bien toi. Viens par ici. » C’est une femme presque aphone qui me parle en poussant ce qui lui reste de voix pour attirer mon attention.
Elle est assise dans un renfoncement du porche de la Cathédrale, le dos rond, les jambes ramenées sous elle comme la petite Sirène de Copenhague. Elle tient ses escarpins dans les mains. « Viens ici, je te dis. » A voir son teint brouillé, l’état de son maquillage et ses cheveux en désordre, je comprends que cette femme a passé la nuit dehors. Il me semble qu’elle n’a pas le costume de l’emploi nocturne : ni pute, ni petite sœur des pauvres, ni pop star en goguette. Elle a le genre assistante de direction, gratte-papier cheffe, une silhouette banale dans ce quartier voué à l’administration et aux serviteurs de l’Etat, mais pas à cette heure matinale. Quel âge a-t-elle ? 40 ? 50 ? 60 ans bottox ? Difficile à dire, la lueur rose du jour naissant est flatteuse, mais cette femme a l’air triste d’une très vieille petite fille.

Je m’approche. Nous sommes sans doute de la même génération, mais je n’ose pas la tutoyer, son apparent naufrage en costume de femme d’affaires m’intimide. « Mais qu’est-ce qui vous arrive ? » A-t-elle été agressée ? Est-elle blessée ? Faut-il appeler la police, un médecin ?
« ça te regarde ? Et toi, tu t’es vue ? Qu’est-ce qui t’arrive ? Qu’est-ce que tu fais, dehors, à cette heure ? Ne réponds pas, je m’en fous. Écoute plutôt. Voilà deux heures maintenant que je crie devant cette porte et personne ne répond. Tu sais pourquoi ? mais, parce qu’il n’y a personne ici. C’est bête, hein ? Tu te rends compte ? On peut crever là, devant cette foutue Cathédrale. Il n’y a personne dedans. Deux heures que je gueule et maintenant je n’ai plus de voix, et maintenant, toi, tu arrives, tu viens de te réveiller, tu es encore fraîche. Alors, tu vas crier pour moi. Tu vas gueuler ça, très fort : « DIEU. JE VEUX TON JOB. C’EST LE SEUL JOB QUI VAILLE LE COUP. TOUT LE RESTE C’EST DU CIRQUE. » T’as compris ? C’est vrai ce que je dis. Tout le reste, c’est du cirque pour amuser la galerie, tu sais ça ? Non, tu ne sais pas, ça ne fait rien, gueule quand même. Montre un peu ce que tu as dans le ventre. »

J’ai eu envie de rire, mais pas elle, alors j’ai souri seulement et j’ai insisté : « Mais qu’est-ce qui se passe ? » De près, j’ai mieux vu les cernes sous ses yeux, l’élégance de sa mise, les vêtements et les accessoires de marque, mais ni blessures, ni traces de violences.
J’avais envie de lui expliquer que si, si, il y a quelqu’un, il y a le guet, mais jusqu’à 2 heures seulement, au-delà, hélas, il ne reste plus que les urgences psychiatriques. Mais je ne suis pas docteur alors j’ai proposé seulement : « Je vis tout près d’ici. Venez jusque chez moi, je vais vous faire un café. »
Elle a fait silence quelques secondes avant de chuchoter « Un café ? Si je veux un café ? Mais je ne sais pas si je veux un café. » Et elle a commencé à pleurer, d’abord sans bruit, avec de grosses larmes au bord des yeux qui tombaient lourdement sur son veston, puis en rafales de sanglots et de hoquets de plus en plus rapprochés. Étonnée que mon offre ait une telle puissance thérapeutique, désemparée aussi devant cette inquiétante rupture de digue, j’ai suivi le cours des eaux en fournissant les mouchoirs en papier jusqu’à ce que peu à peu, les larmes et la provision de mouchoirs se tarissent.
Tout cela nous a secoué une bonne heure durant jusqu’à ce que les premiers travailleurs du matin commencent à circuler devant nous, sans s’étonner du bas-relief étrange que nous ajoutions à la façade de la Cathédrale.

« Vous avez un téléphone sur vous ? J’ai jeté le mien hier soir. » Elle avait repris le chemin des mots en me vouvoyant. Nous étions passées à autre chose. Bien sûr, j’avais ça. « Voulez-vous appeler un taxi pour moi ? Je vous remercie de votre aimable invitation, mais à présent je peux rentrer chez moi. »
Nous avons quitté le porche de la Cathédrale et nous avons attendu que la voiture arrive, face au panorama en écoutant la ville s’éveiller. Son chagrin provoquait encore quelques remous dans sa respiration tandis que le mien refaisait surface en douceur après cette étonnante diversion.
Avant de refermer la portière du véhicule, elle m’a dit : « Je n’avais pas pleuré vraiment depuis des années. Je suis vidée, cassée, épuisée, mais je me sens mieux et surtout j’y vois plus clair. Je vais enfin pouvoir mettre un peu de désordre dans ma vie. Au fait, vous ne m’avez pas dit ce que vous faisiez là de si bon matin ? » Mais il était trop tard pour se raconter. Le taxi s’impatientait. Nous n’avons même pas échangé nos cartes de visite. Nous n’avions pas la tête à réseauter ce matin-là. Et puis, je n’ai pas de cartes de visite.

Et voilà qu’aujourd’hui, je peux enfin mettre un nom sur son visage. Le 19 août prochain, 5 ans jour pour jour après la mort de mon frère, j’irai la voir, dès 22 heures, au beffroi de la Cathédrale. Nous regarderons le soleil se coucher sur le Léman et nous parlerons. J’aimerais savoir pourquoi elle voulait le job de Dieu.

Pour faire quoi ?