Augmente moi d’un mot qui soit…

Vu à la télé 1

Un homme survit à Sao Paulo en récupérant des déchets qu’il vend après les avoir triés : plastique métal , papier.
Il récupère les livres, ne les vend pas. Pour les habitants de son squat, il a créé une bibliothèque. Dans une pièce emplie d’étagères, il  a classé par genre des centaines de livres récoltés dans les poubelles.
Il vit dans un immeuble autogéré. Il croit que la culture est une arme contre la pauvreté et l’aliénation. Qui le lui a dit ?
Tout en tirant sa charrette à bras dans les rues de Sao Paulo, il explique au reporter que chaque vie est un livre et chaque jour une page qui se tourne.
Parfois au squat, les habitants se réunissent le soir venu. Ils organisent des séances d’alphabétisation, des lectures à haute voix et  commentent les livres découverts par les uns et les autres.
Une femme, ici en Europe,  qui n’est ni riche ni pauvre regarde la télévision et  voit des gens pauvres dans un squat qui lisent des livres jetés par des gens qui regardent la télévision à Sao Paulo.

Vu à la télé 2

Un homme travaille à la morgue d’un hôpital . Son travail avec les morts lui plaît. Il aime imaginer la vie de ces personnes qui finissent leur parcours, amenées à lui sur un chariot métallique dans ce local au bout d’un couloir verdâtre.
Il explique au journaliste : « Pour moi, les morts, ce sont des histoires interrompues. J’aime imaginer la suite. »
Certes, l’idée n’est pas neuve et le contexte l’éclaire d’une lunière froide. Mais la naïveté de cet homme est belle. Sa voix dénuée de toute intonation cynique donne envie de connaître les suites qu’il aurait écrites à temps perdu. Mais le journaliste ne suit pas cette piste, dommage.
Il, elle, toi, moi, nous sommes des histoires à interrompre.

Dans La Route des Flandres,
de Claude Simon :

« …pensant sans cesse à toi là-bas et à ce monde où l’homme s’acharne à se détruire lui-même non seulement dans la chair de ses enfants mais encore dans ce qu’il a pu faire, laisser, léguer de meilleur: l’Histoire dira plus tard ce que l’humanité a perdu l’autre jour en quelques minutes, l’héritage de plusieurs siècles, dans le bombardement de ce qui était la plus précieuse bibliothèque du monde, tout cela est d’une infinie tristesse….
à quoi j’ai répondu par retour que si le contenu des milliers de bouquins de cette irremplaçable bibliothèque avait été précisément impuissant à empêcher que se produisent des choses comme le bombardement qui l’a détruite, je ne voyais pas très bien quelle perte représentait pour ‘humanité la disparition sous les bombes au phosphore de ces milliers de bouquins et de papelards manifestement dépourvus de la moindre utilité. Suivait la liste détaillée des valeurs sûres, des objets de première nécessité dont nous avons plus besoin ici que de tout le contenu de la célèbre bibliothèque de Leipzig, à savoir: chaussettes, caleçons, lainages, savon, cigarettes, saucisson, chocolat, sucre, conserve, … »

Dans L’art et la manière,
de Gérard Dessons :

 » il  y a d’abord le sentiment que ce que vous lisez vous concerne. Quelque chose, là, que vous ignoriez jusqu’alors a à voir intimement avec vous, avec votre personne, avec la conscience que vous avez de votre propre individualité. Vient ensuite l’analyse du processus:  si ce poème vous concerne, c’est qu’en fait il vous révèle …… Cette révélation n’est pas un éclairage braqué sur un zone obscure de vous-même, mais l’expérience de l’altérité: c’est en tant que vous devenez cette parole dans laquelle vous glissez que vous faites l’expérience de votre profonde identité. »