Dialogue entre un Auguste et un Monsieur Loyal après le 11.09.01

L’auguste :
Tu vois, moi quand j’étais petit, j’avais peur d’un type , un clodo qui zonait dans la grand-rue de mon bled. Quand on le croisait, il gueulait : « Tousse dans le trou, tousse dans le trou. ». Tu vois, moi, c’est ça que je comprenais. Mais bien après, j’ai compris qu’il disait : « tous dans le trou, tous dans le trou. » Je ne sais pas ce qu’il avait vu celui-là, mais il avait du mal à s’en remettre.

Mr. Loyal :
Cette génération a été enfantée après une guerre mondiale et un holocauste. Elle a été élevée au bon grain de la société de consommation, bien protégée par un mur. A l’époque, il était à Berlin. En ce temps-là, Sacha Distel chantait : « des pommes, des poires et des scoubidous, bidous, ha, scoubidous, bidous. »

L’auguste :
Nous n’avions qu’à bien faire nos devoirs pour ne pas devenir ouvrier comme nos parents et tout irait bien. Il suffisait de ne pas poser de questions sur un certain nombre de sujets. Mais on pouvait parler d’autre chose.

Mr. Loyal :
Par exemple : Sujet de composition française : « Comment imaginez-vous l’an 2000 ? »

L’auguste :
Moi, comme mes parents, je croyais que les voitures voleraient, qu’on se déplacerait dans les airs, que tout le travail serait fait par des machines, qu’il n’y aurait plus de corvées ménagères. Pendant que le boulot se ferait tout seul, on irait en vacances sur la Lune et on aurait la paix parce qu’il n‘y aurait plus de communistes.

Mr. Loyal :
Et puis un jour, Julien Clerc a chanté « laissez entrer le soleil » tout nu sur la scène d’un music hall et un homme a marché sur la lune.

L’auguste :
On a vu que la terre était bleue comme une orange.

Mr. Loyal :

Eluard avait raison.

L’auguste :
On a vu aussi qu’elle était toute petite. Alors on s’est dit « ben, c’est pour ça qu’on entend si fort gueuler les gosses qu’on lève au napalm à côté. » C’est comme dans mon immeuble, si tu veux, quand les voisins gueulent, j’entends tout.

motif23

Mr. Loyal :
Cette génération s’est sentie très proches de ses voisins. Grâce à Dieu

L’auguste :
A Krishna, aussi

Mr. Loyal :
Aux frères Marx

L’auguste :
A Kennedy

Mr. Loyal :
Mais, non, il était déjà mort, lui.

L’auguste :
Grâce au Général de Gaulle, aussi ?

Mr. Loyal :
Nous nous égarons, je résume. Grâce à tous ces grands hommes, cette génération a disposé de nombreux moyens pour aider ses voisins. Certains envoyèrent des chars, d’autres des cocktails Molotoff. Ils pouvaient se réunir et crier très fort dans la rue, ou bien aller fumer des cigares à La Havane en écoutant de la bonne musique. Beaucoup de gens ne savaient pas vraiment ce qui était préférable et se contentaient d’aller faire leurs courses en voiture. On venait d’inventer le supermarché.

L’auguste :
Et puis, un jour, Allende a été assassiné.

Mr. Loyal :

Et Claude François est mort dans sa baignoire. Ils ont compris que l’électricité pouvait faire très mal et ils ont commencé à douter du progrès.

L’auguste :
Surtout que Lennon est mort aussi.

Mr. Loyal :
Mais le doute n’a pas duré très longtemps parce qu’on a inventé la pilule contraceptive. Donc, je résume, pendant quelques années, cette génération a été très occupée : baiser, refaire le monde, refaire le monde, baiser et surtout ne pas perdre sa vie à la gagner. Tout cela aurait pu continuer longtemps et tout à coup patratas. Le Mur de Berlin est tombé, la pillule ne protégeait pas des virus, tout à coup ils ont eu 30 ans.

L’auguste :
Bon, ben moi quand le Mur est tombé, j’ai pensé que tout irait mieux vu que la terre était redevenue plate avec juste un Haut au Nord et un Bas au Sud. Comme avant, si tu préfères. Des riches et des pauvres, c’est pas compliqué à comprendre. Ben non, les communistes, bon ben, pendant un moment ils savaient plus quoi faire, alors ils ont commencé à se taper dessus, puis quand ils en ont eu assez, pour changer ils sont devenus plombiers. Pour réparer leurs centrales, on s’est dit. Ben non, pour venir travailler ici pour trois fois rien. Alors on a recommencé à avoir peur d’eux. Pis comme il n’y avait plus de murs nulle part, on a commencé à sentir les courants d’air de partout, alors y en a qui ont voulu en remonter des murs, mais tout le monde n’était pas d’accord.
Alors, les problèmes de voisinage sont devenus encore plus compliqués qu’avant, jusqu’au jour où une bande a fait péter tout l’immeuble d’un coup. Toute cette poussière, c’est ça qui m’a fait repenser au type qui disait : « tous dans le trou, tous dans le trou. »
Alors là ils se sont dit qu’ils n’ allaient peut-être pas devenir vieux et ils se sont mis à flipper encore plus qu’avant.

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