La déchetterie

 

La déchetterie est située au fond de la banlieue, à droite, juste avant l’autoroute, signalée par les panneaux « Fin de l’Histoire ». C’est le nom donné au bâtiment par l’Assistante du Chef du Service de l’Assainissement.

La Fin de l’Histoire est très bien organisée. Divers contenants, alignés au cordeau, attendent les contenus. Ils forment un quadrillage au centre d’une halle bétonnée dans lequel le particulier circule au volant de son véhicule, s’arrêtant pour jeter, ici une métaphore devenue obscure, là, une injonction obsolète, plus loin des autorisations dont le monde libéré se passe désormais, sans oublier revendications récurrentes et espoirs déçus.

Ici, travaillent les Ambassadeurs de Tri – ce nom, une autre idée de l’Assistante. Lorsqu’un particulier se désespère devant le tas de concepts rouillés qui encombraient le grenier d’un proche fraichement défunt dont il débarrasse les vieilleries invendables, il peut s’en remettre aux gars pour aiguiller le dépôt de ses déchets dans les bennes adéquates. Ici, on ne mélange pas les concepts durs et mous, ni les slogans avec les idées ou les notions ; on distingue aussi propagande et communication, écrits théoriques et manuels pratiques.

Par ailleurs, les Ambassadeurs de Tri sont attentifs au trafic, aux trafics aussi. C’est qu’il est interdit de puiser dans les bennes. Ici, on doit jeter sans remord. La fluidité des opérations interdit l’usage de la marche arrière. Ainsi tout ce qui est concept est démonté au rez-de-chaussée. Les idées sont d’abord débitées en segments avant d’être passées à la broyeuse laquelle éjecte un bouillon de voyelles et de consonnes désactivées, récupéré dans de vastes bacs. La bouillie est ensuite malaxée, moulée, refroidie, séchée, puis livrée en palettes de briques cubiques aux imprimeurs de la ville. Les cubes réhydratés par leurs soins libèrent alors des lettres rénovées lesquelles sont recyclées dans la production des journaux gratuits, ainsi dénommés en raison du faible coût de la matière première qui les constitue. Voilà, pour le rez-de-chaussée.

 

Munis d’une autorisation de la Faculté, certains ont accès aux étages pour se débarrasser des déchets humanisés : émotions niées, serments trahis, larmes, fidélités polluées par la manipulation. Les étages sont séparés du premier niveau par un plancher blindé et des portes coupe-feu. C’est le secteur des Ressources Humaines. Il est sous haute protection. Tout ce qui stagne ici, volatile, est explosif. Personne, en haut lieu, ne saurait prendre le risque de laisser échapper sur la ville un nuage d’émotions désarticulées.

Les Ambassadeurs de Tri promus aux Ressources Humaines ont fait l’objet d’un examen psychologique approfondi avant d’accéder aux responsabilités des étages supérieurs où leurs nerfs seront mis sous haute pression. Leur salaire est fonction de leur coefficient de contrôle émotionnel qui doit être supérieur à 14,8 et le rester sous peine de déclassement. Les connaisseurs apprécieront.

Tout ce qui est largué aux étages RH macère en circuit fermé sous haute surveillance jusqu’à l’obtention d’un compost performant dont les grandes entreprises sont friandes. En effet, ce matériau fertilise les hauts murs végétaux qui ceinturent les complexes industriels et administratifs dont les bâtiments doivent répondre aux normes de basse consommation énergétique.

Les vapeurs issues de la macération du compost, quant à elles, rejoignent le circuit du chauffage à distance qui relie les habitations d’une grande partie de la ville.

Lors de la conférence de presse de fin d’année, qui tient lieu à ce stade de la hiérarchie d’entretien annuel d’évaluation professionnelle, le Chef du Service a présenté les statistiques de l’exercice écoulé. Avec clarté, il a résumé les étapes qui ont conduit à l’extinction des concepts « Matérialisme dialectique » et « Dictature de Prolétariat ». Puis il a commenté la quasi innocuité des notions « Classes populaires », «Maison du Peuple », « Education Permanente », « Congés Payés », ainsi que « Acquis sociaux » et « Egalité des Chances », cela va de soi. Leur dissolution n’étant plus qu’une question de temps, il en fait son objectif pour l’exercice à venir. Il a relevé que la production de compost à haute valeur émotionnelle avait connu un pic grâce aux licenciements et départs volontaires de nombreux agents oeuvrant au sein de services devenus inutiles. Il a dit le plaisir que lui avait procuré l’accueil des plus jeunes d’entre eux en formation « Fin de l’Histoire : Organiser et gérer son tri ».

Pour terminer, il a souligné les perspectives d’avenir ouvertes aux plus solides de ces jeunes gens. Puis il a invité chacun à partager le verre de l’amitié.

 

Ce que semble ignorer le Chef du Service de l’Assainissement – le compte rendu de l’événement paru dans la presse, reste muet sur ce point – c’est qu’il arrive encore que l’on découvre en se baladant au bord du lac Réel, quelque vieille banderole échouée, emberlificotée de bouts de bois flottants, dont le plastique éraillé se laisse déchiffrer comme un Manuscrit de la Mer Morte, pour peu qu’on s’y intéresse un brin.

Il suffit de passer par là de bon matin, avant le passage des agents de l’Assainissement chargés du Contrôle des Rives. Ils sont rétribués au rendement. Leur efficacité est touchante.

Oui, il est possible encore d’avoir de belles surprises au bord de l’eau en se levant très tôt, surtout les lendemains d’orage. C’est ainsi que je suis tombée l’autre matin sur le carnet de notes d’un probable philosophe mis à la retraite, au nom illisible A…. B….. dont je n’ai pu reconstituer que quelques mots épargnés par la moisissure :

« Qu’est-ce que vivre une vraie vie ? »